VisioMed : la santé mobile, entre freins et opportunités

Posté le 03/10/2016 par Lionel Garreau

Ce billet de blog est issu d’un travail d’analyse réalisé par trois étudiantes du Master Business Development de Dauphine –  Joséphine Arnoux, Oriane Kerléguer, Thomas Clavreul . Les étudiants ont abordé la situation stratégique de l’entreprise VisioMed sous l’angle de l’intelligence économique. Nous rendons ici compte de leurs principales conclusions.

 

De l’e-santé à l’autogestion santé

 

L’e-santé peut être définie comme « l’usage combiné de l’internet et des technologies de l’information à des fins cliniques, éducationnelles et administratives, à la fois localement et à distance[i]”. Dans ce cadre, la m-santé est définie par l’OMS comme recouvrant « les pratiques médicales et de santé publique reposant sur des dispositifs mobiles tels que téléphones portables, systèmes de surveillance des patients, assistants numériques personnels et autres appareils sans fil ».

L’autogestion de la santé s’s’inscrit dans la tendance générale du quantified self, consistant à mesurer divers aspects de sa vie (sport, santé, consommation, etc.). L’autogestion médicale repose sur un système cyclique. Au départ il s’agit de constater “les recommandations” en terme de santé qui émanent des sociétés savantes. C’est ensuite à partir de ces recommandations que l’on aide les individus à se “définir leurs propres objectifs”. Ainsi, si la recommandation médicale est qu’un individu devrait arrêter de fumer, on peut imaginer que le premier objectif fixé par l’utilisateur sera de réduire sa consommation de cigarettes. A partir des objectifs fixés, l’étape suivante est de lui spécifier des “actions à mener”. L’individu va alors exécuter ses actions et il y aura ensuite une évaluation des effets de l’action et de la manière dont celle-ci a été opérée. La boucle redémarre dès lors puisque l’étape suivante est de le rapprocher à chaque fois un peu plus des recommandations médicales initiales.

 

VisioMed, success story de l’autogestion santé

 

VisioMed est une entreprise française fondée en 2007 qui commercialise des produits de santé innovants permettant à ses utilisateurs l’auto-diagnostic. Parmi eux on retrouve notamment un glucomètre, un actimètre, un oxymètre, un électrocardiogramme, une balance ou encore un tensiomètre. Son premier succès apparait avec le thermomètre médical à infrarouge : le thermoFlash, premier thermomètre médical à infrarouge sans contact disponible sur le marché. Tous ses productifs fonctionnent en lien direct avec une application mobile. Les dispositifs de santé connectée VisioMed permettent ainsi à l’utilisateur d’envoyer automatiquement par mail à son médecin les données médicales qu’il souhaite partager.

Le chiffre d’affaire de VisioMed s’élève à 13,3 millions d’euros en 2014. En terme de distribution, le groupe dispose de 15 520 points de vente en France et est présent dans 35 pays. Actuellement, VisioMed travaille avec près de 100 collaborateurs, a déposé près de 18 dépôts de brevets internationaux et détient un portefeuille de 100 produits innovants. SI la France constitue encore marché principal de l’entreprise, elle dispose d’une forte présence internationale, notamment en raison des effets de saisonnalité qui varient d’une partie du continent à un autre et des épidémies locales qui ciblent malheureusement certains pays. Le thermoflash avait ainsi beaucoup été vendu, notamment en Guinée lors de l’épidémie Ebola.

 

Des opportunités aux freins

 

Selon un sondage Odoxa, commandé par Le Figaro en partenariat avec France Inter et la chaire santé de Science Po, 72% des patients et 81% des médecins estiment que la santé connectée est “une opportunité pour la qualité des soins.” 93% des médecins pensent que les objets de santé connectée “contribuent à la prévention des risques de santé comme l'obésité, le diabète ou l'hypertension”, et 91% pensent qu’ils sont “une opportunité pour améliorer la prévention des maladies chez les patients

Dès lors, le nombre de consultations chez les médecins généralistes, spécialistes et hospitaliers pourrait être réduit grâce à un suivi plus régulier des patients rendu possible via l’autogestion et l’assistant personnel. Cela pourrait avoir un impact très positif sur les compte de la sécurité générale car de nombreuses visites et de nombreux traitements pourraient ainsi être évités. On voit ici que l’autogestion santé est avant tout une affaire de prévention.

 

Toutefois, de nombreux facteurs de l’environnement restent des freins au développement de ce type de technologies. D’abord, selon certains praticiens, les études scientifiques prouvant l'intérêt thérapeutique des objets connectés sont encore rares. Les mesures réalisées par ces objets ont très souvent besoin d’être réinterprétées car ce sont des moyennes et les recommandations prescrites sont le résultat de moyennes et ne peuvent donc être appliquées dans tous les cas. Enfin, la constante auto-mesure des patients pourrait en effet conduire à des risques d’hyper anxiété, d’obsession de la mesure : “absence d’analyse circonstanciée des données collectées à partir des objets connectés”. L’automédication peut donc mener à plusieurs dérives, ce qui constitue un frein à l’utilisation et la prescription d’outil de médecine connectée par les professionnels de santé.

Aussi, l’utilisation massive des objets connectés santé pourrait modifier le rôle des médecins. La santé connectée, telle qu’elle est conçue par VisioMed, amènerait une intermédiation renforcée et un lien moins humain entre patient et médecin via une consultation médicale réalisée en partie ou totalement via l’application. Dans l’étude menée, un médecin généraliste affirme ainsi “Je ne verrais pas les objets de santé connectée comme un moyen de gagner du temps. Je pense que ça serait un travail d’analyse des données. Notre métier c’est aussi beaucoup de pédagogie, d’expliquer aux gens leur maladie, leur traitement, leur surveillance. On a de plus en plus un métier à la fois de prévention et de suivi de maladie chronique, donc on va soigner des patients pendant 20-30 ans, donc le gros du travail c’est pendant la consultation, d’expliquer, commenter.

A cela viennent s’ajouter deux questions clés pour les praticiens de la médecine : l’absence de rémunération pour ce travail supplémentaire d’analyse des données et la responsabilité en cas de problème de santé. L’absence de rémunération est un vrai problème contraignant le développement de la santé connectée. Cette question est discutée régulièrement au Parlement Européen mais aucune solution viable n’a encore été formulée face à ce besoin d’un business model adapté et innovant. La question de la responsabilité a elle aussi été soulevée à plusieurs reprises au Parlement Européen. La principale question est de savoir qui est responsable en cas d’accident majeur, le décès d’un patient à la suite d’une recommandation faites directement par une application de santé connectée ou par un médecin utilisant cette application. La résolution de ces deux questions doit impérativement avoir lieu pour permettre une mise en place globale des outils de santé connectée en France et en Europe. Même si elles concernent les professionnels de santé, leur résolution doit venir de l’appareil étatique. Ce frein est donc partagé entre professionnels et gouvernement.

 

Comment faire bouger les choses ?

 

Comme le montré l’étude réalisée par nos étudiants, le développement de l’e-santé connectée présente de belles promesses mais souffre encore de nombreux écueils qu’il va falloir lever si notre société veut profiter pleinement des bienfaits potentiels de l’e-santé. Les entreprises comme VisioMed doivent ainsi influencer leur environnement pour convaincre les différentes parties prenantes (clients, professionnels de la santé, gouvernement en particulier) de s’engager dans cette voie.

Ici, il est très intéressant de voir que VisioMed et l’ensemble des entreprises de l’e-santé peuvent compter sur des alliés de poids dans le secteur de l’assurance et de la prévoyance. En effet, les caisses de prévoyance et les assureurs ont intérêt à faire baisser les risques encourus par leurs clients, en particulier dans le domaine de la santé où les sommes versés en cas de sinistre ou de décès peuvent être très élevées. L’entreprise AXA par exemple est très active dans ce domaine. le groupe mise énormément sur les objets connectés et n’hésite pas à investir d’importante sommes d’argent dans le domaine. AXA a dernièrement effectué de très forts investissements dans de nombreuses entreprises de domotique et de services connectés tel que “la maison connectée”[ii], permettant ainsi de prévenir d’éventuels sinistres. Ainsi, la conjugaison des différents acteurs pour promouvoir la prévention plutôt que la gestion des risques réalisés pourrait à terme produire un effet positif en terme de régulation publique et d’état d’esprit dans la représentation que se font les professionnels de santé de leur métier.

 

 


[i] Santé Connectée, Le Livre Blanc du Conseil national de l’Ordre des médecins, Janvier 2015 https://www.conseil-national.medecin.fr/sites/default/files/medecins-sante-connectee.pdf

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