« Rien à cacher ! » Ou la face sombre de la transparence

Posté le 03/03/2016 par Stéphanie Dameron

Rien à cacher ! Cette injonction à la transparence devient un mot d’ordre largement partagé et traverse toutes les strates de notre société, de l’Etat jusqu’au citoyen, en passant par l’entreprise. La nécessité de la transparence est protéiforme et tangente la question de la surveillance : de la loi sur le renseignement aux données collectées sur les réseaux, en passant par les caméras présentes jusqu’aux portes des logis particuliers (voire s’y engouffrent ?), il doit être possible de tout montrer. Mettant en cause les systèmes fermés et interrogeant l’exercice du contrôle, la transparence est-elle le nouveau graal du contrat social pour l’entreprise ?

Cette injonction à la transparence est en premier lieu révélatrice d’une crise de légitimité des systèmes de pouvoir, et notamment de l’entreprise[1]. Plusieurs raisons à cela, nous pouvons en évoquer au moins deux pour ce qui concerne la grande entreprise côtée. Premièrement, le passage vers un système d’offre dans le courant des années 60 a posé les prémisses d’une société sur-consommatrice qui interroge l’utilité de systèmes de production en permanente quête de croissance. Deuxièmement, la dérégulation des fonds de pension américains au début des années 90 a donné un poids croissant à un actionnariat obsédé par le profit à court terme, destructeur d’un projet collectif. Plusieurs courants de recherche cherchent alors à refonder un système de légitimité de l’entreprise plus en phase avec les demandes de la société. Cinq pistes sont actuellement explorées[2] : le développement de contrepouvoirs, la remise à plat du droit des sociétés et du code travail, la préservation de biens communs, la refonte de la gouvernance et enfin la promotion de la transparence comme nouvel idéal de management.

Erigée au rang de valeur, la transparence se décline dans toutes les activités de l’entreprise. En pratique, il suffit de reprendre l’anglicisme « open » : il faut développer, nous dit-on, l’open gouvernement, l’open innovation, ou encore l’open stratégie pour le bien de chacun et de tous. Dans le domaine de la stratégie, les travaux sur la transparence se traduisent notamment par l’étude d’une participation accrue d’un plus grand nombre d’acteurs à la réflexion sur le futur de l’entreprise. Promoteur du développement d’une « conversation stratégique » dans les entreprises, ce courant met en exergue la capacité créatrice des « périphéries », ou des opérationnels proches du terrain, par rapport à un « centre », ou un siège, plus conservateur. Il étudie l’utilisation des réseaux, virtuels ou humains, internes ou externes, pour améliorer le potentiel de circulation d’une information plus ouverte, mieux partagée, entre des métiers, des activités, des niveaux hiérarchiques souvent trop cloisonnés. Tous types d’acteurs peuvent alors être concernés, internes, comme les managers, ou externes, comme des clients, des fournisseurs, ou encore des ONG ; à la valeur de transparence s’ajoutent ainsi celle de la diversité et de l’inclusion.

Dans une perspective gestionnaire, si ce courant montre indéniablement les apports d’un meilleur partage de l’information pour la qualité de l’anticipation et du renouveau des stratégies d’entreprise, il oublie que la réflexion sur la transparence ne peut être portée que par son corollaire, une analyse fine de la qualité du secret et de l’intime. Sur le plan économique évidemment, l’entreprise est en concurrence avec d’autres organisations, sa capacité à protéger et sécuriser ses actifs clés passe par le secret. La nécessité du secret est moins connue sur le plan sociologique. Depuis Simmel, nous savons pourtant que le secret possède des vertus pour la construction du lien social, régissant le domaine de la communauté et de l’affinité. Ce qui est transparent est traversé par le regard, n’a pas de réalité ni de frontière. C’est parce que le secret existe que la confiance peut s’exercer, et c’est dans son partage que se construisent les frontières, plus ou moins poreuses et ouvertes, des collectifs humains en interaction avec d’autres collectifs. Le débat sur l’existence et la protection d’un secret des affaires est en soi symptomatique des interrogations sur la légitimité de l’entreprise en tant que groupe productif organisé, comme celui sur le secret-défense est une illustration des remises en cause du pouvoir de l’Etat.

L’entreprise est une communauté de projet et d’intérêts en concurrence avec d’autres communautés. C’est bien dans la tension transparence-secret que peut se développer une activité stratégique pour l’entreprise encastrée dans des systèmes concurrentiels. C’est bien dans la tension transparence-secret que peut se constituer une société démocratique, symbolisée par l’intimité de l’isoloir. Pour vivre heureux, vivons cachés.

 

Pour aller plus loin :

Costas, Jana; Grey, Christopher (2014), Bringing Secrecy into the Open: Towards a Theorization of the Social Processes of Organizational Secrecy. Organization Studies, vol. 35, n°10, 1423-1447.

Dameron, S. & Torset C. (2014). The discursive construction of strategists’ subjectivities: towards a paradox lens on strategy. Journal of Management Studies. Vol. 51, n°2, pp. 291-319.

Lemarchand F. (2014), « Vers une dictature de la transparence : secret et démocratie », Revue internationale d’éthique sociétale et gouvernementale, vol. 16, n°1

Regnér, P. (2003). ‘Strategy creation in the periphery: inductive versus deductive strategy making’. Journal of Management Studies, vol. 40, 1, 57-82.

Simmel G. (1906), The Sociology of Secrecy and of Secret Societies. American Journal of Sociology, Vol. 11, 4, 441-498.

Whittington, R., Cailluet, L., and Yakis-Douglas, B. (2011). ‘Opening Strategy: Evolution of a Precarious Profession”. British Journal of Management, vol. 22, 531-544.



[1] Cette interrogation fut l’objet de débats lors du dernier séminaire de la Société Française du Management (SFM) organisé le 4 février 2016 à l’université Paris Dauphine.

[2] Franck Aggéri, Professeur à l’école des Mines de Paris, intervention au séminaire d’hiver 2016 de la SFM.

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