L’Arabie Saoudite sera-t-elle toujours une monarchie pétrolière en 2030 ?

Posté le 25/05/2016 par Patrice Geoffron

La baisse de prix du pétrole a été amorcée depuis trop longtemps maintenant (à la mi-2014) pour être considérée comme un phénomène éphémère susceptible d’être géré en faisant le « dos rond », c’est-à-dire en puisant dans les réserves constituées à partir de début de la décennie 2000, quand le baril quittait le voisinage des 20$. Nous sommes bien en présence d’un choc macroéconomique majeur : si le prix du baril était situé en moyenne sur la période 2015-2020 aux alentours de 50$, soit deux fois moins que le niveau de 100$ qui constituait le précédent ancrage, le chiffre d’affaires du pétrole mondial baisserait de 9000 milliards $, soit une ristourne de l’ordre de 3000 milliards « concédée » par les exportateurs aux pays importateurs. Différents facteurs sont venus éloigner l’éventualité d’un fort rebond (perspectives macro hésitantes, résistance de la production nord-américaine, conclusions de la COP 21, …) de sorte que les pays producteurs doivent s’adapter ; dans la douleur et le chaos pour certains (le Venezuela est une économie « zombie »), de façon plus ordonnée et programmatique pour d’autres, comme l’Arabie Saoudite.

Dans le royaume saoudien, après 30 années d’excédents, le déficit budgétaire tend vers les 20% du PIB, de sorte qu’un plan d’économie de 100 milliards a été adopté, combinant la réduction de subventions (notamment à la consommation locale d’hydrocarbures, ainsi qu’à l’électricité et l’eau) et la contraction des investissements publics. Mais, au-delà de ces mesures d’urgence, une « Vision 2030 » a été dévoilée fin avril 2016 avec comme objectif de diversifier l’économie à marche forcée pour réduire drastiquement la dépendance aux recettes pétrolières (et donc améliorer la résilience aux futurs chocs de prix).

Ce plan, dévoilé par le vice-prince héritier Mohammed ben Salmane, vise à doubler le PIB en 15 ans et à accroître le volume d’emplois de 40% sur cette période. En 2030, le pétrole ne devrait plus peser en direct qu’environ 10% du PIB (contre près de 50% avant la chute des prix en 2014) et la main d’œuvre étrangère ne représenter que 25% contre plus de la moitié (selon l’étude de McKinsey qui a accompagné les autorités saoudiennes dans l’élaboration du plan). Cette transformation structurelle reposera à la fois sur une réforme en profondeur de la fiscalité, une diversification sectorielle (développement d’une industrie de l’armement et du secteur touristique) et la constitution d’un fonds souverain de 2000 milliards $ via l'introduction en bourse de 5% de Saudi-Aramco, en vue d’investissements dans une large gamme d’actifs de par le monde.

Objectif de croissance et de création d’emplois à 2030 en Arabie Saoudite

Source : McKinsez Global Institute, Saudi Arabia Beyond Oil : The Investment and Productivity Transformation

Cette Vision 2030, tout sauf cosmétique, appelle à la fois des commentaires sur sa portée interne à l’économie saoudienne et sur sa portée externe concernant le pouvoir du Royaume dans le jeu pétrolier :

- A plan interne, si la Vision doit être déployée jusqu’en 2030, il est prévu « d’acter » dès 2020 une nette réduction de la dépendance pétrolière, horizon particulièrement court. Différents facteurs structurels ne sauraient être transformés sur ce moyen terme : le poids de l’emploi public, la participation des femmes au marché du travail, les ressources humaines pour envisager un fort développement du secteur privé, … Par ailleurs, le choc fiscal qui s’annonce est une remise en question d’un contrat social qui a gardé le Royaume hors de la liste des pays traversés par un printemps arabe.

- A plan externe, ces mesures viennent confirmer que l’Arabie Saoudite n’est pas/plus le Deus ex Machina du marché pétrolier et que sa décision de ne pas réduire sa production (pour lutter contre la chute de prix) relevait avant tout d’une incapacité à agir dans un environnement à la fois caractérisé par une diversification des zones de production (Etats-Unis et Russie produisent autant que l’Arabie) et une décennie particulièrement incertaine dans l’effet de traîne de la crise financière.

Signe des temps, Ali Al-Naïmi, historique Ministre du pétrole, a été limogé et remplacé par Khaled Al-Faleh, désormais Ministre de l’énergie, de l’industrie et des ressources minières. Reste à savoir si cette détermination à diversifier l’économie saoudienne perdurera le jour (lointain certes) où le prix de baril rejoindra les sommets anciens.

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