Brexit : la boîte de Pandore

Posté le 31/08/2016 par Bernard Guillochon

Le vote du Royaume-Uni du 23 juin dernier en faveur du Brexit a été salué, notamment en France, comme une première grande victoire du peuple sur les tenants d’une Europe uniquement soumise aux lois du marché. Mais une fois passée l’euphorie des premiers jours, le monde a pris conscience à la fois de l’amateurisme de ceux qui ont mené la campagne en faveur de cette sortie (incapables de fournir la moindre piste pour gérer l’après) et de la complexité de la tâche à accomplir pour repenser les liens qui unissent le Royaume-Uni aux 27 autres membres de l’UE.  Dès lors, dans les semaines qui ont suivi, les leaders anti-européens de tout pays et, en particulier, ceux de l’Hexagone, se sont montrés beaucoup plus discrets, ne pouvant ignorer le résultat du sondage réalisé par l’IFOP dans six pays européens à la suite du Brexit, enquête qui montre que les deux sentiments qui dominent sont l’incompréhension et l’inquiétude. De plus et surtout cette enquête indique que ce vote est perçu par une part importante de la population européenne non britannique comme permettant de redonner à l’UE la possibilité de repartir sur de nouvelles bases et d’en sortir renforcée. C’est le cas de 54% des Allemands,  47% des Espagnols et 37% des Français. L’alternative (« D’autres pays vont quitter l’Europe ») est choisie, dans ces trois pays, par une part plus faible de la population : respectivement 27% (Allemagne), 28% (Espagne) et 32% (France). 

Ainsi le Brexit, vendu par ses thuriféraires comme la Terre promise, est maintenant perçu par beaucoup comme une porte ouverte sur un univers d’incertitude. On assiste, avec retard, à une prise de conscience de l’importance des liens entre les pays de l’UE. On réalise que l’affaiblissement  de ces liens  va  être source d’effets négatifs pour tous. On a oublié sans doute trop vite que, de fait, le  Royaume-Uni est fortement intégré à l’UE. La moitié de son commerce a lieu avec les pays de l’UE et 46% du stock d’investissements étrangers présents dans ce pays sont originaires de l’UE. Si le Royaume-Uni se montre intransigeant en termes de circulation de la main d’oeuvre étrangère (ce qui a été annoncé par les leaders  du « Leave ») Bruxelles peut parfaitement décider de mettre des barrières à l’encontre des exportations britanniques vers l’Europe. Compte tenu du poids des liens commerciaux, ces mesures affecteront beaucoup d’activités et ralentiront la croissance du Royaume-Uni et du monde entier.  La simple éventualité  d’un tel scenario  abaisse l’investissement (car les firmes détestent l’incertitude)  et conduit même certaines  entreprises  étrangères implantées outre-Manche à revoir leur stratégie et à envisager de se délocaliser ailleurs. Plusieurs grands constructeurs automobiles comme Nissan, Ford ou BMW qui veulent préserver leur accès libre au marché européen depuis leurs plates-formes britanniques risquent de ne pas maintenir  leur présence au Royaume-Uni  si des obstacles de ce type  surgissent.

 La  chute de la livre sterling (-12% entre le 23 juin et le 5  juillet 2016) ne fait que renforcer les doutes sur l’avenir. Elle révèle une perte de confiance de la part des marchés et modifie les conditions dans lesquelles les grandes entreprises mondialisées implantées au Royaume-Uni produisent et vendent. La baisse de la livre va en effet renchérir  leurs coûts puisqu’elles  importent une grande partie des  produits semi-finis qu’elles transforment ensuite dans leurs usines britanniques. Cela  affectera donc sensiblement leur rentabilité. Certes la chute de la monnaie devrait stimuler les exportations, ce qui pourrait  compenser en partie la hausse des coûts, mais, d’une part  une grosse partie des ventes se fait sur le marché britannique lui-même, marché qui ne bénéficie pas de  l’effet positif de baisse de la livre et, d’autre part, comme on l’a évoqué précédemment, l’UE peut ériger des barrières  en réponse à l’intransigeance des brexiters, ce qui supprimera l’effet favorable de baisse de la livre sur les exportations  britanniques. Face à de tels obstacles, le Royaume-Uni pourrait être tenté de dresser lui-même des barrières à l’encontre de nos exportations. Même si un tel scenario de surenchère protectionniste va sans doute être évité, la simple crainte qu’il puisse être adopté suffit à créer un climat peu propice aux affaires. Une telle guerre commerciale serait désastreuse des deux côtés et, même si elle n’est pas évoquée dans les annonces officielles,  le seul fait qu’elle soit possible contribue à  créer de l’incertitude, qui pourrait engendrer une fuite des capitaux hors du territoire britannique.

On sait que le simple fait que l’avenir soit incertain conduit les agents économiques à différer certaines décisions  d’investissement et de consommation ce qui retentit négativement sur la production et sur l’emploi. Il n’est pas donc pas étonnant qu’alors qu’on ne sait encore rien  sur la façon dont le Royaume-Uni va sortir de l’UE,  le FMI considère que cette incertitude même est déjà créatrice de perte de croissance. Dans les Perspectives de l’économie mondiale de juillet 2016 le Fonds évalue, dans un scenario dit de référence,  la baisse de croissance du Royaume-Uni due au Brexit  à  0,2 point en 2016 (par rapport aux prévisions faites en avril 2016) et à 0,9 point en 2017. L’UE subirait également un effet négatif mais seulement en 2017 et plus limité, la perte s’élevant à 0,2 point. Le choc concerne donc à la fois le Royaume-Uni et les 27 autres, ce qui découle logiquement des liens commerciaux et financiers qui les unissent. L’effet au sein de l’UE est plus diffus donc plus faible, mais il est également négatif.

 La perte de croissance pour l’ensemble du monde serait de 0,1 point en 2017 (3,4% au lieu de 3,5%).  Encore cette projection du FMI se place-t-elle  dans la situation a priori favorable où les barrières économiques nouvelles sont très limitées et où les marchés financiers connaissent de faibles perturbations. Dans des scenarios alternatifs, qualifiés par le FMI de « baissier » ou « dégradé », prenant en compte les effets dus à une forte instabilité des capitaux, l’impact sur l’économie mondiale est nettement plus marqué : le taux de croissance de 2017 passe de 3,4% (référence) à 3,1% (baissier) ou 2,9% (dégradé). De quoi faire réfléchir les apprentis sorciers de tout bord, plus prompts à rendre responsable l’Europe de tous les maux, qu’à évaluer honnêtement ses acquis, ses défauts (qui sont incontestables) et les risques qu’il y a à vouloir s’en séparer au lieu de chercher à la réformer de l’intérieur. 

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